Ali reprend son souffle. Les coups répétés qu’il a donnés ont définitivement effacé le sourire avenant de sa victime et éteint les yeux qui illuminaient il y a peu de temps encore ce visage. Une figure qui fut agréable comme en témoigne la photographie glissée dans le cadre posé sur la table de travail de la secrétaire de l’agence.

Ali a essuyé ses mains ensanglantées à l’aide des vêtements du conseiller financier et fouille à présent l’exigu espace d’accueil et le bureau directorial de la petite entreprise à la recherche d’indices susceptibles de le mettre sur la trace de ses proies. Il explore méthodiquement les tiroirs des meubles de rangement, consulte les dossiers stockés sur les étagères, étudie les agendas, mémos et calepins éparpillés sur les tables de travail. Rien. Il tente une intrusion dans le système informatique et repère rapidement un fichier au nom des personnes qu’il recherche. Un éclair de satisfaction brille dans ses yeux. Il demande l’ouverture du document et à sa grande déception un message sollicite un mot de passe ; il est incapable de poursuivre, une faille dans sa formation.

Son regard glisse lentement sur le corps mutilé, affalé sur le siège auquel il est attaché. Un sourire sadique se dessine sur les lèvres du tueur. Il se souvient avec délectation du craquement des os, de l’odeur de la chair brûlée… Il aime ces moments de silence qui suivent chaque exécution, il savoure toujours ces instants où il est le maître du monde. Ali avait employé tous les moyens physiques et psychologiques, il avait tout tenté afin de lui délier la langue, mais le bougre avait résisté, il n’avait pas lâché un seul mot. Sa formation aux techniques de l’interrogatoire acquise à sa sortie du laboratoire de clonage, pourtant très pointue, n’avait pas pu venir à bout de la résistance de son patient. Il avait commencé, après avoir ordonné à sa victime de se déshabiller, par des entailles aux articulations à l’aide d’un cutter, puis, n’obtenant aucun résultat, il s’était acharné sur les bras, les jambes, le torse et le dos. Le corps n’était déjà plus qu’une masse informe ruisselante de sang et son client n’avait encore pas parlé.

Il avait poursuivi consciencieusement ses exactions comme on le lui avait appris dans les camps d’entraînement dans lesquels il avait été affecté. Toujours aucune déclaration de la part de sa victime. En désespoir de cause, il avait pratiqué une injection du sérum de vérité. Le penthotal, censé abaisser la vigilance du sujet, obtenir un fléchissement de sa volonté et briser ses résistances psychiques, avait rempli avec succès sa fonction, mais, comble de malchance pour Ali, au moment où l’homme allait parler, le cœur avait lâché.

Daniel Boulon extraits de : « La fille du Parnasse »
Chum Editions, 2014